La Bible de Kennicott

Je vous propose cette semaine un nouveau billet autour d’un manuscrit médiéval : la Bible de Kennicott, une œuvre originaire d’Espagne et conservée aujourd’hui à la Bibliothèque Bodléienne de l’Université d’Oxford sous la côte “MS. Kennicott 1”.

La Bible de Kennicott est une œuvre contenant le Tanakh (Ancien Testament) et le traité grammatical du rabbin David Kimhi (RaDaQ), le « Sefer Mikhlol ». Elle est entièrement vocalisée grâce aux notes massotériques. Cette bible hébraïque fut réalisée en Espagne, plus précisément à La Corogne (Galice) en 1476. Il s’agit d’une commande de Don Solomon di Braga’ pour son fils, Don Isaac, confiée au scribe Moïse Ibn Zabarah, chargé et responsable de l’établissement de ce travail, de la copie, des corrections et des vérifications. Il est aussi l’auteur de la micrographie que l’on peut observer sur de nombreux folios, parfois accompagnée d’un décor formé par des lignes et divers motifs géométriques. Le scribe a également ajouté les marques de vocalisation (notes de la massore).Sur plus de 450 folios, environ 120 sont enluminés avec des couleurs vives, des feuilles d’or ou encore des feuilles d’argent. Même le traité est décoré par des arcades colorées et des pages-tapis qui marquent les divisions du texte.Afin de réaliser cette décoration, Moïse Ibn Zabarah a travaillé en étroite collaboration avec un artiste : Joseph Ibn Hayyim. Son colophon, très original, souligne sa grande créativité (voir image n° 2) et un style unique : les lettres sont formées de créatures anthropomorphes et zoomorphes.Cela est assez rare pour être souligné, car, le scribe étant considéré comme la personnalité la plus importante dans la conception d’un manuscrit, il est rare d’observer un colophon – encore plus de ce type – dans les dernières pages des livres. Joseph Ibn Hayyim est également l’auteur des pages-tapis, des scènes bibliques et des divers décors (notamment des créatures zoomorphes) présents tout au long de l’ouvrage.

Comme nous l’avons déjà évoqué dans le cas d’autres manuscrits espagnols : la date de 1492 (expulsion des Juifs d’Espagne) marque bien souvent le point de départ du long « voyage » des manuscrits.

En effet, la bible de Kennicott aurait tout d’abord été emportée par Don Isaac di Braga au Portugal, puis en Afrique du Nord. Quelques siècles plus tard, elle est achetée par un marchand écossais à Gibraltar et est rapportée en Angleterre. C’est à Oxford qu’un certain Benjamin Kennicott, hébraïste anglais et bibliothécaire, acquit le manuscrit pour le compte de la bibliothèque Radcliffe d’Oxford en 1770. Un siècle plus tard, la bible est transférée à la bibliothèque Bodléienne, où elle demeure encore aujourd’hui. Considéré comme l’un des plus grands chefs d’œuvre parmi les bibles hébraïque, ce manuscrit comporte notamment l’originalité de combiner des motifs décoratifs populaires, chrétiens, juifs et islamique ; soulignant alors particulièrement la coexistence, pendant une période, des Juifs, Chrétiens et Musulmans et des échanges culturels sur un même territoire.

Je vous propose maintenant de découvrir ce manuscrit en images :

– Image 1 : folio 8v sur lequel figure le traité de Rabbi David Kimhi (le traité est placé au début et à la fin du Tanakh). Le texte est décoré par des arcades, des motifs géométriques et parfois floraux, ainsi que par des créatures zoomorphes et des animaux (ici des oiseaux, dragon…).

– Image 2 : folio 447r colophon de l’artiste Joseph Ibn Hayyim : les lettres, formées par des créatures zoomorphes et anthropomorphes, témoigne d’une créativité et d’une originalité artistique toute particulière

– Image 3 : folio 438r colophon du scribe Moïse Ibn Zabarah présentant le scribe et son travail, et signalant les commanditaires de l’œuvre

– Image 4 : folio 352v : page décorée entièrement de motifs géométriques et aplats de couleurs, marquant la séparation entre les différentes parties du texte

– Image 5 : folio 122r : pleine page décorée à la peinture et feuille d’or, comportant des motifs géométriques et des créatures zoomorphes

– Image 6 : folio 305r : un décor peint en marge illustrant le texte biblique et représentant Jonas, avalé par le poisson

– Image 7 : folios 120v et 121r : Pages tapis séparant le Pentateuque du Livre des Prophètes. A gauche, le mobilier du temps, et à droite, la ménorah et le lion de Juda.

– Image 8 : folio 29v : mot majuscule décoré par Joseph Ibn Hayyim à la manière de son colophon (les lettres sont formées par des personnages et créatures)

– Image 9 : folio 317v : en gros plan, une page de séparation entièrement décorée, sur laquelle on peut observer l’un des nombreux exemples de micrographie présent dans l’œuvre

– Image 10 : folio 24v : un autre exemple de décor présent dans l’œuvre : des créatures et lignes de couleur en marge ou entre les colonnes du texte

– Image 11 : folio 442v : pleine page avec arcades entourant le texte, divers décors végétaux et animaux, des miniatures enluminées et décorations stylisées faites de lignes fines, colorées et entrelacées

Retrouvez également l’intégralité du manuscrit numérisé par l’Université d’Oxford

Bonne découverte !

Raphaëlle Barbier