youyouC’était au midi de ma communion, comme on disait, et j’avais le beau complet bleu qu’on voit sur la photo — qu’on voyait, plutôt, car la photo s’est effacée dans le vent de l’exil.

Un petit garçon, dont la voix n’a pas encore mué et la taille est encore déficiente — mais je me rassure, l’âge aidant je récupère ma taille pré-nubile et ma voix grave se perche désormais dans l’aigu. Et donc je rentre à la maison, entre papa et le rabbin Cohen-Solal, qui me tiennent entre eux deux comme le jeune condamné qui vient de sauver sa tête :

Sur mes deux bras ils ont la main posée,

Et m’ont mené ainsi qu’une épousée,

Non pas ainsi, mais plus roide un petit.

Ces stances médiévales me reviennent à l’esprit, car je n’en menais pas plus large que Clément Marot lorsqu’il fut arrêté. La porte s’ouvre, ma cousine Ginou se jette dans mes bras, et alors du fond de la cuisine le you-you s’élève, mais timidement, parce que maman a toujours un peu honte, à Alger, de ces traditions de village, et elle se dit que ce n’est pas bien pour une épouse d’officier de prendre cet air arabe. Et moi, l’ai-je pensé ? Je ne crois pas. Je n’ai jamais eu honte de ma mère que Si-Mes’od, mon grand-père, avait prénommée Aïcha. Plus tard, grand et professeur d’université, si l’on tiquait sur ma fiche d’état-civil, je disais, oui, maman s’appelle Aïcha, et alors ? Et la mère de ma mère s’appelait Sultana, et alors, n’étaient-ce pas, la mère et la fille, des sultanes et des favorites ? Non, et même si l’on me prenait pour un Arabe, à cause de mon nom et de ma brunitude, jamais je n’ai eu honte. Nous fumes indigènes sur cette terre algérienne, qui à l’Indépendance nous fut refusée, mais nos traditions judéo-arabes, la musique, la cuisine et les you-you, non, personne ne pourra nous les enlever. C’est pourquoi, d’ailleurs, je vais à cette synagogue de Marseille où les rabbins sont d’origine marocaine, chantant les airs fleuris que j’ai toujours eus dans la tête, et les fidèles sont tous nés sur le rivage d’en face, du moins leurs parents, car moi je ne suis plus tout jeune et maman est décédée voici déjà vingt-six ans. Zikhrono librakha.

Maman avait du chic et de l’élégance quand elle faisait you-you. Après ma bar-mitsvah, si je cherche dans la mémoire de mon oreille, il me semble qu’il y eut deux autres occurrences, quand mes deux sœurs se sont mariées. Pour Estelle, la seconde, c’est moi qui tenais l’harmonium à la synagogue de la rue de Dijon, à Bab-el-Oued, tandis que son collègue de bureau, Pierre Marth — c’était son nom d’artiste, car il faisait l’orchestre le dimanche — exécutait au violon, pour sœurette, la méditation de Thaïs. Eh bien, quand j’ai refermé le clapet de l’harmonium, et que le rabbin Molina, de sa voix chaude — il s’était bourré de pastilles Valda pour l’éclaircir — prononça la bénédiction nuptiale sur le vin, là, juste sur le mot Agafène, maman ne put retenir plus longtemps sa joie et son you-you fut le plus long et le plus beau de toute notre existence.

Bon, tout cela c’est du passé, ya ‘hasra, comme elle disait. Et j’avais oublié toutes ces choses-là dans ce beau territoire de Doulce France où nous étions accueillis/recueillis, après l’Indépendance et la trahison de toutes nos vieilles traditions. Avant que la maman de ce petit garçon qui chanta l’haftara samedi dernier et put scander, malgré son jeune âge et sans doute sans les comprendre tout à fait, les visions échevelées d’Ezéchiel  — qui traite le Pharaon de crocodile, et prédit que toute tête deviendra chauve ! —, avant que cette femme en haut de la tribune, donc, ne pousse ce dernier you-you, j’ai traversé mon désert des cœurs en n’étant caressé à l’oreille que par deux cris de gorge. Si le second fut de gorge juive, le premier fut de bouche arabe.

C’était à Rennes, et voilà que j’étais intronisé ni plus ni moins qu’au jour de ma bar-mitsvah. Dans les salons de la Mairie, on remettait les prix des écrivains de l’Ouest. Je fus appelé, nommé et couronné — prix du Grand Ouest — et au moment où mon nom fut cité et le président félicita le récipiendaire, dans la foule assez nombreuse sur les beaux fauteuils de velours rouge, chic et tout, une voix s’éleva, un you-you magnifique, long, soutenu, et que d’aucuns auront jugé incongru sur cette terre bretonne. C’était mon amie Amel, qui est née à Constantine, mais est parfaitement française et totalement citoyenne et laïque, comme on aime à dire maintenant. Ce you-you était le parfait écho de celui de ma mère, et je sais que si maman avait vécu et assisté à la scène, peut-être aurait-elle osé, pour une fois, une ultime fois, laisser parler son cœur et la tradition de notre pays lointain — et naufragé.

Le deuxième you-you, maman l’aurait sûrement lancé d’un beau glapissement et sans nulle retenue, car je me suis marié avec Déborah à la synagogue. Et lorsque j’ai écrasé le verre rituellement en clamant orgueilleusement : « Im ishkakher… Si je t’oublie, Jérusalem… », une voix s’est élevée dans les travées, c’était la voix de ma mère, c’était comme la voix de ma mère, mais c’était celle d’Ana, qui est du pays, et avec assez de coffre pour faire porter sa voix jusqu’au ciel où, à n’en pas douter, maman l’aura perçue. Et sans nul doute, elle aura béni cette voix, comme elle a pu bénir la voix d’Amel, et réunir, en une seule bénédiction ces deux gorges, l’arabe et la juive. Ainsi qu’au village elle avait vécu, en sa lointaine enfance, en ce lointain Orient, en parfait cousinage.

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